L’hystérie Prouvé

Lorsque Jean Prouvé réalise les chaises de la résidence universitaire Jean Zay à Antony, il utilise de la tôle pliée. Le fait- il pour des raisons esthétiques ? Que nenni, les formes qui naissent des mains de Jean Prouvé le ferronnier ne sont régies que par deux choses : l’usage et le prix. Si Jean a choisi la tôle, c’est comme toujours chez lui, parce que c’est pas cher. « Pour moi le formalisme, c’est la négation de l’architecture » dit-il dans une interview où il parle des grands ensembles construits dans l’après guerre du baby boom. De ces grands ensembles, il dit aussi « c’est laid, c’est moche ». Ce qui, vous en conviendrez, vient contredire son mépris du formalisme, mais passons. A l’instar d’une Gabrielle Chanel, l’homme va chercher des matériaux légers, faciles à trouver et peu onéreux. C’est sans doute parce qu’il n’a pas fait d’études qu’il  s’autorise à penser autrement : Prouvé est autodidacte. C’est avant tout un manuel pragmatique. Et cette liberté, il l’a tient aussi d’une éducation artistique dispensée par son père, le peintre Victor Prouvé, artiste de l’école de Nancy. De cette influence, il ne retiendra pas les circonvolutions de l’Art Nouveau, mais plutôt une idée : ne jamais copier. Car la vraie influence de Jean Prouvé, c’est le manque de thunes. S’il n’a pas fait d’études, c’est parce que sa famille n’avait pas les moyens.

Dans la plupart de ses réalisations, c’est l’économie de moyen qui nous apparait. Bien sur quand il construit la maison des jours meilleurs pour l’abbé Pierre, présentée au salon des arts ménagers de 1956, cette donnée est la composante essentielle du cahier des charges (encore la nécessité de fabrication rapide pour loger les baby boomers à bas couts). Une construction qui se heurtera violemment aux standards de l’époque faits de pierre et de ciment, puisqu’elle ne recevra jamais l’agrément du Centre Scientifique et Technique du Bâtiment.

Maison-de-l-Abbe-Pierre-[1]Maison des jours meilleurs pour la Fondation Abbé Pierre : une habitation pas chère pour une famille heureuse au sortir de la guerre.

Mais cette économie, on la voit déjà lorsqu’il construit sa propre maison sur les hauteurs de Nancy après avoir perdu son usine (une entreprise où l’on construit des maisons préfabriquées, assemblables par 4 personnes en une journée.) Le terrain est très en pente, pas vraiment constructible. Prouvé s’en fout, comme toujours il fait une force des contraintes : pas de pierre, pas de ciment, les constructions de Prouvé sont faites de bois et d’aluminium. Parce que c’est pas cher, parce que c’est léger. Et puis chez Prouvé, il n’y a pas de fioriture ou d’espace gâché. La chambre d’enfant fait 6 m2, ce qui est d’après lui amplement suffisant (rappelons que la loi française impose un minimum de 9m2 pour qu’une pièce ait le droit de s’appeler chambre). Le sieur Prouvé est un brin austère. ça tombe bien, Lecorbusier, grand admirateur et souvent collègue de bureau, n’est pas non plus du genre à se meubler chez Romeo, place de la Bastille*. Rigueur des lignes et des matériaux, confort sommaire et meubles intégrés, ces deux là partagent quelques principes, et une certaine hostilité envers leurs contemporains.

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Le plan de la maison de Prouvé construite pour sa famille en 54 à Nancy.

Voici la chaise en tôle pliée que Prouvé a conçu pour la résidence universitaire d’Antony. Une œuvre dont une reproduction se doit de figurer dans tout intérieur bourgeois urbain de bon goût, aux côtés d’une Lounge Chair et d’une lampe Pipistrello.

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Et c’est là que nous atteignons un paroxysme du snobisme qui aurait bien fait rigoler Prouvé. Car si Prouvé a connu une certaine reconnaissance à la fin de sa vie, il s’est quand même fait sévèrement jeté et a construit principalement pour les pauvres. C’est désormais chez les plus riches que l’on trouve ses meubles de l’économie.

Prouvé ne fabrique pas que des meubles, il applique une idée politique de rationalisation des formes et des matériaux pour le plus grand nombre. Prouvé fait de l’IKEA avant l’heure. Et pourtant l’architecte des plus pauvres est devenu un signe intérieur de richesse chez les plus riches. Une chaise Antony originale s’évalue 40 000 euros. Une bibliothèque peut atteindre les  160 000 euros. Le fauteuil Kangourou peut dépasser les 150 000. Loin de moi l’idée de dénigrer le travail de Prouvé. Je suis, comme tout le monde, fan. Mais n’est-ce pas trahir l’idée originelle que de dépenser le prix d’une maison pour une chaise ? Si les architectes vedettes du vingtième ont une telle côte aujourd’hui, c’est parce qu’ils ont compris qu’il ne s’agissait pas simplement de faire joli ou confortable, mais de réaliser un cadre de vie pour des gens. Ils ont étudié tous les aspects de l’Homme et ses besoins, en ont déduit un objet. Le designer est autant sociologue qu’ingénieur. Le design de Prouvé est un plaidoyer technique et politique pour la reconstruction d’après guerre pour tous : s’en tenir au minimum. Mais qui s’en souvient le fessier posé sur une chaise spartiate à 150000 boules ?

Pour en savoir plus sur la maison familiale de Prouvé : http://youtu.be/7LfxIlrY6sE

Pour en savoir plus sur Roméo :http://www.claudedalle-romeo.com/

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