De la pratique de la direction artistique au cinéma…

Il est une culture cinématographique basée sur un héritage pictural hérité du dessin et de la peinture. Une culture plutôt anglo-saxonne qui se nourrit de dessin, de couleurs, de formalisme, de graphisme, d’esthétiques alternatives et de références.

Il en est une autre qui favorise l’écriture : celle de la caméra-stylo.  Un concept développé par le réalisateur et théoricien du cinéma Alexandre Astruc, exposé pour la première fois dans l’article Naissance d’une nouvelle avant-garde paru dans le magazine « L’Écran français » le 30 mars 1948. Astruc décrit une transformation du cinéma comme un moyen d’expression se suffisant à lui-même, un langage à part entière, affranchi de ses parents artistiques comme le théâtre ou l’« image pour l’image »1. Il promeut une vision du cinéaste pleinement auteur de ses films, comme un écrivain l’est avec ses romans2.Ce concept est réputé pour son influence sur les protagonistes de la Nouvelle Vague et la théorie de la politique des auteurs.* Et ce cinéma est généralement celui du réel, il méprise (souvent) les genres et adore la normalité.

Pleurez pour nous, pauvres décorateurs, condamnés à reproduire à l’infini un réel qu’on ne peut reproduire. Car s’il est bien un domaine où le réel nous échappe, c’est le cinéma. Tu crois toi, que c’est le reflet de la réalité une bouche qui occupe 45m2 sur un écran ? Je vais t’apprendre un truc Alexandre Astruc : si le cinéma n’était pas fait d’images, il s’appellerait radio.

En vérité je vous le dis, il ne fait pas bon être directeur artistique dans le cinéma français. Ce qui est assez paradoxal si on s’en tient à la définition pragmatique du cinéma d’auteur : on peut reconnaître l’auteur d’un film dans les 30 premières secondes car le film porte la signature très forte de son réalisateur. C’est ça ! Va reconnaître l’auteur d’un film français dans les premières minutes de l’oeuvre : un grand appartement parisien, Valeria Bruni en chemise de popeline de coton, un problème existentiel, une coupe de cheveux. La caméra du film français n’a souvent qu’un seul type de stylo (un bic, mais ça n’apporte rien au débat).

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Lana Turner, The prodigal. 1955. Côté direction artistique, les studios hollywoodiens font dans le radical. Quel kif !

Dieu merci, il existe un autre courant assez majoritaire dans le monde, qui part de l’image pour raconter une histoire. Car au cinéma, c’est bien la forme qui détermine le fond. Si la lumière, le décor, l’habit, le cheveux, le papier peint frappent la rétine bien avant le concept, c’est parce que l’image porte en elle le concept du film. Elle est le film.

Mais je te vois grimaçant, lecteur adoré. Tu crois que je méprise le cinéma français au profit du cinéma américain. Et bien tu te trompes. Le combat stylo/image n’a pas de gagnant. Il y a des trucs formidables dans les deux camps. Mais en tant que décoratrice, j’ai choisi le mien : même si Jacques Audiard est au panthéon de mon coeur de cinéphile, je donnerai un rein pour travailler pour Michel Gondry, Wes Anderson, Spike Jonze, Sofia Coppola, Wong Kar Wai ou Antonin Peretjako*… Pour tous ceux qui assoient leur cinéma sur la chaise, le chignon, le tailleur, le rouge à lèvre et les macarons pour décrire la psyché de leurs héros.

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MarieAntoinette, Sofia Coppola.

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Chunking Express, mon film préféré de Wong Kar Wai. Avec la lumineuse Faye Wong.

Pauvre de nous, les directeurs artistiques, ensembliers ou décorateurs françois…

Il y a quelques mois, j’ai accepté de travailler sur un court métrage. Ce que je ne fais pas d’habitude, car la déco est au court métrage ce que la crème hydratante est à la jambe de bois. Mais bon, le projet était chouette, la réal sympathique et tout ça. Vient le douloureux sujet de la thune. Tu sais Juliette, il n’y a vraiment rien, que dalle, peanuts. Tu peux dépenser 2 ou 300 euros. Une semaine de tournage, 6 lieux différents que je n’ai pas validés (oui, le réal débutant pense qu’il peut choisir tout seul un décor et que ça va le faire). Me voilà chef déco-accessoiriste-ensemblière-habilleuse-costumière-truquiste pendant une semaine. A cela il faut ajouter qu’il n’y a pas de régie professionnelle (horreur), que la réal est aussi la productrice (enfer), qu’il n’y a pas de second assistant (damnation),  pas de coordonnées GPS, parfois pas d’adresses, pas de rippers, pas même un van pour trimballer les décors. La veille du tournage je retrouve toute l’équipe. Autant te dire que je m’attendais à une équipe de 3 personnes et une GoPro*** : le réal, un assistant, un chef-op-cadreur. Et bien non. En fait toute la thune était passée dans le matos et dans l’équipe image : un camion géant, une fortune, des assistants pour tout. Même une scripte (sans déconner, une scripte pour un court métrage ! Cela dit, heureusement qu’elle était là, vu que le court métrage était en fait un moyen-long. Son sérieux et son intelligence ont fait merveille pour compenser l’absence d’essentiel).

Comment te décrire, lecteur adoré,  la rage de découvrir que » nous n’avons pas de thunes » était en réalité « rien à foutre de la direction artistique, ya que la photographie qui compte ». Mais tête de con, à quoi ça sert que ta caméra elle déchire si ya rien à mettre dans ton cadre ? Si t’as pas nourri ton champs et ton hors champ ? Ton imaginaire et celui de ton spectateur, tu le construis comment ?

Aparté : Comparons la série »Maison Close » à « l’Apollonide » de Bonello****. Dans la première, on ne parvient jamais à imaginer que dans les chambres, au premier, il y a des gens qui baisent, et que dehors c’est la troisième république. En revanche, les techniciens sur le plateau, on les verrait presque. Quand à « l’Apollonide », le hors champs est tellement bien construit qu’on sait que ça sent la culotte, la poudre et la rose ancienne, une maison close.        Et c’est généralement là que le réalisateur plaidera le manque de thunes. Et c’est là que l’on doit lui opposer talent et choix des priorités. (NDLR : Il est temps de revoir « Un condamné à mort s’est échappé »***** de Bresson : un film où l’on ne voit rien de l’espace carcéral où il se déroule, et qui portant nous en restitue l’intégralité par le biais du son (et oui, ya pas que le décor dans le cinéma). à lire : L’audio-vision de Michel Chion.)

_mg_7282_-_copieL’apollonide, Bertrand Bonello.

Mon tournage a été horrible, humiliant même. Même s’il n’y avait pas de volonté de nuire de la part de la réal, j’ai voulu me barrer dès la première minute. Et je suis restée. Ulcérée et haineuse. J’ai détesté être là, mon travail était pourri. Je me suis sentie trahie, utilisée. 90 % de ce que j’ai amené sur le tournage, je l’ai emprunté, ou j’ai utilisé mes propres accessoires. J’ai grillé des cartouches pour un projet qui m’était étranger, sur lequel je n’ai trouvé aucune rétribution artistique (ben oui, si on accepte de travailler gratos sur un projet, c’est pour y trouver une autre forme de rétribution, patate).

Permets moi de soumettre quelques règles de bases aux aspirants réalisateurs qui viendront solliciter les travailleurs gratuits (mais impliqués) du cinéma :

Règle n°1 : Quand vous n’avez pas de thunes, ne passer pas le peu que vous avez dans l’hébergement. C’est l’art qui prime. Le manque de thune détermine le sujet, faites-en un atout. Sinon, vous n’avez rien retenu de la Nouvelle Vague.

Règle n°2 : Tu auras beau avoir la meilleure caméra du monde et la meilleure lumière, si ton décor est inexpressif, ton acteur une endive en polo Queshua, la photo sera pourrie.

Règles n°3 : Dès que tu as plusieurs décors, tu dois avoir un régisseur professionnel. La régie, c’est la base quand on bosse en extérieur surtout quand tu as une équipe importante (plus de 6 personnes, c’est une équipe important).

Règle n°4 : On fait des films formidables avec un téléphone portable ou une GoPro, dès lors qu’on a intégré cette contrainte comme une force. Avant de tourner, prends le temps de réviser ton Méliès******.

 

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Epilogue. Il y a deux jours un réalisateur anglais m’envoie un mail. Il va tourner la Nuit des Rois de Shakespeare dans un château en France avec des acteurs britanniques. Une version punk. Un long métrage. Il cherche un chef déco-habilleur-accessoiriste-truquiste-ensemblier. Il est génial. Son projet est sublime. L’anglais est ma culture et ma langue favorite… Et je vais lui dire non. Car lui dire oui serait me trahir, et trahir mon camp. Le camp de l’image, de l’onirisme, de l’expressionnisme, du Cinéma bordel de corne de bouc !

à moins que…

Pour en savoir plus sur la direction artistique au cinéma : http://fr.wikipedia.org/wiki/Directeur_artistique

* Wikipédia

**Antonin Peretjatko né le 25 mars 1974, est un réalisateur français. Son premier long métrage, La Fille du 14 juillet, est sorti sur les écrans en juin 2013. Avec Justine Triet, Guillaume Brac, Sébastien Betbeder, il fait partie d’une génération de jeunes cinéastes français mise en avant par les Cahiers du cinéma en avril 2013 et révélée au grand public lors du festival de Cannes de la même année (Wikipedia).  Mais le seul de la bande à produire une direction artistique, ce que les Cahiers ne diront jamais, parce que les Cahiers du Cinéma ignorent jusqu’à l’existence de cette notion (NDLR).

*** Petite caméra de poche qui supporte tous les outrages de manipulation.

****Maison close est une série télévisée française créée par Jacques Ouaniche et diffusée à partir du 4 octobre 2010 sur Canal+. Elle raconte la vie de prostituées au sein de la maison close la plus réputée de Paris, le Paradis, peu après la Commune de Paris.(Wikipedia)

L’Apollonide : Souvenirs de la maison close est un film français réalisé par Bertrand Bonello dont l’action se déroule dans un lupanar. Il est sélectionné en compétition officielle lors du Festival de Cannes 2011. Le journal Le Monde en parle en ces termes : « La prostitution est ici un théâtre, un miroir tendu au monde pour mieux en révéler la splendeur en même temps que l’horreur1. (Wikipedia)

***** Un condamné à mort s’est échappé (sous-titré : ou Le vent souffle où il veut) est un film français réalisé par Robert Bresson, sorti en 1956, adaptation du récit autobiographique d’André Devigny, Un condamné à mort s’est échappé, paru la même année chez Gallimard.(Wikipedia)

 Pour en savoir plus sur l’audio vision : http://michelchion.com/

******Méliès : http://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_M%C3%A9li%C3%A8s

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Cette entrée a été publiée le 17 novembre 2014 à 18 h 05 min et est classée dans Alexandre Astruc, Antonin Peretjako, Bertrand Bonello, caméra-stylo, direction artistique cinéma. Bookmarquez ce permalien. Suivre les commentaires de cet article par RSS.

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